Tollé
contre un transfert des audiences à Roissy
Avocats et juges dénoncent le projet de faire juger les étrangers
à l'aéroport
Libération
- 9 juillet 2003
Par Guillaume ROLLIN
«Quant
aux 65 policiers occupés à transporter ces malheureux, ne seraient-ils
pas plus utiles dans vos circon-scriptions ?» Sarkozy aux députés
En
plein débat parlementaire sur l'immigration et le séjour des étrangers
en France, l'une des mesures défendues par le ministre de l'Intérieur,
Nicolas Sarkozy, provoque l'indignation de plusieurs avocats et magistrats du
tribunal de Bobigny : le transfert des audiences concernant le maintien (ou
non) des étrangers en zone d'attente ou leur admission sur le territoire
français à l'aéroport de Roissy, et non plus au tribunal.
Allers-retours. Principaux arguments avancés par Nicolas Sarkozy : l'amélioration
des conditions de détention et les économies d'escorte. Quelque
soixante étrangers passent chaque jour en audience à Bobigny où
ils doivent être conduits et d'où ils doivent être ramenés
en cas de non-admission. Selon le ministre, ces allers-retours sont contraignants,
tant pour les étrangers concernés que pour les soixante-cinq policiers
mobilisés en permanence.
«En vérité, qui est contre [ce projet] ?, s'était
interrogé le ministre, jeudi 3 juillet, devant les députés.
Quelques membres du barreau de Seine-Saint-Denis et quelques magistrats, mais
pas les malheureux qu'on appelle par haut-parleurs à cinq heures moins
le quart du matin [...], alors qu'on pourrait les réveiller à
une heure normale et les faire venir au moment voulu dans la salle d'audience
voisine. [...] Quant aux soixante-cinq policiers occupés à transporter
ces malheureux, ne seraient-ils pas plus utiles dans vos circonscriptions ?»
«Faux, hypocrite et fallacieux», lui rétorquent les avocats
de Bobigny. «Ces juridictions seraient créées au mépris
des principes garantissant à tout justiciable le droit d'être jugé
équitablement et publiquement par un tribunal impartial et indépendant»,
s'inquiète Brigitte Marsigny, bâtonnier de l'Ordre des avocats
de Seine-Saint-Denis. «Tout le monde judiciaire s'y oppose depuis fort
longtemps. Il ne s'agit pas d'une poignée d'avocats qui réagiraient
de manière corporatiste, mais de professionnels responsables.»
Le bâtonnier de Seine-Saint-Denis en veut pour preuve le millier de signatures
recueillies parmi les avocats ou magistrats «de tous les barreaux de France».
Ou encore les motions déposées par le Conseil national des barreaux,
la Conférence des bâtonniers et les syndicats de magistrats et
d'avocats, toutes tendances politiques confondues.
Cour d'appel. Tous réclament un lieu de justice «repérable
et accessible, placé au sein de la société civile, et non
dans une zone de fret». Une question de principe pour ces hommes de loi
qui refusent de voir «les juges judiciaires mis sous la tutelle du ministère
de l'Intérieur». Nathalie Vitel, avocate à Bobigny, souligne
d'ailleurs un paradoxe : «Sur les 9 000 procédures qui y sont traitées
chaque année, 5 800 vont en appel. Or on ne propose pas de délocaliser
la cour d'appel... Il faudra pourtant bien transporter ces gens à un
moment ou à un autre !».