Hommes
& Migrations n°1238, juillet-août 2002
Zone d'attente de Roissy : à la frontière de l'État de
droit
par Claire Rodier
Claire Rodier
est membre du Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti)
et de l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les
étrangers (Anafé) ; nous la remercions, ainsi que la revue Hommes
& Migrations, de nous avoir autorisés à reproduire son texte.
En droit, un
demandeur d'asile qui arrive à l'aéroport de Roissy doit y être
hébergé dans un lieu assurant des prestations de type hôtelier
le temps de l'examen de la recevabilité de sa requête, avant
d'être admis sur le territoire français si celle-ci n'est pas
« manifestement infondée ». De fait, l'accueil des réfugiés
potentiels est parfois très loin de répondre à ces conditions.
Plusieurs associations, dont le Gisti et l'Anafé, demandent un accès
plus libre aux zones d'attente (les Zapi), l'ouverture d'enquêtes sur
les violences signalées, et la possibilité d'assister les étrangers
en détresse. Les témoignages recueillis par ces associations
sont alarmants.
Au mois d'octobre 2001, l'Anafé[1] avait saisi trente-huit fois le
ministère de l'Intérieur pour des cas de violences en zone d'attente
de Roissy portés à sa connaissance depuis le début de
l'année, sans qu'aucune suite ne semble avoir été donnée.
Ce nombre - près d'un cas par semaine -, est considérable lorsque
l'on sait que les informations qui parviennent à l'association - via
ses visiteurs et sa permanence téléphonique - sont extrêmement
parcellaires et sans doute très en deçà de la réalité
du fait de la rareté des visites autorisées (voir encadré
p. xx). Toutefois, les associations accumulent les témoignages concordants
de mauvais traitements, dont l'administration fait peu de cas lorsqu'elle
en est informée- et ce même lorsqu'une plainte est relayée
en interne. Un exemple : au mois de mars 2001, un agent du ministère
des Affaires étrangères, en poste à l'aéroport
de Roissy Charles-de-Gaulle pour interroger les candidats à l'asile
qui présentent leur demande à la frontière, dénonçait
les mauvais traitements dont s'était plainte auprès de lui une
jeune Congolaise blessée et fortement commotionnée lorsqu'il
l'avait rencontrée. Se faisant l'écho de Blandine M., il expliquait
dans une note à sa hiérarchie qu'à l'occasion d'une tentative
d'embarquement forcé « un des policiers, après l'avoir
déséquilibrée en la tirant brusquement en arrière,
l'[avait] traînée sur le sol par les cheveux en la couvrant d'insultes
[et qu'il] lui [avait] asséné plusieurs coups de pieds avant
de lui écraser les jambes avec ses chaussures ». Rencontrée
plusieurs jours après les faits par des visiteurs de l'Anafé,
la jeune femme présentait des traces de coups encore très visibles,
ainsi que des plaies en cours de cicatrisation sur toute la longueur d'une
des jambes. Le ministère de l'Intérieur, interrogé par
la presse à propos de cette affaire, n'a pas souhaité réagir[2].
Les allégations de violences commises par des policiers sur des étrangers
placés en zone d'attente[3] constituent pourtant l'un des éléments
récurrents des témoignages recueillis par les personnes autorisées
à les rencontrer. C'est principalement à l'occasion des tentatives
de rembarquement - lorsque, comme dans le cas de Blandine M., la police cherche
à refouler les étrangers contre leur gré - que semblent
avoir lieu ces comportements brutaux. Il est naturellement impossible d'affirmer
qu'aucun de ces témoignages n'est exagéré, abusif, voire
mensonger. Mais leur caractère répétitif, quels que soient
les visiteurs, l'époque de l'année, le nombre d'étrangers
maintenus et le niveau d'occupation des locaux ; le fait qu'ils émanent
de personnes qui, a priori, n'ont que rarement pu communiquer entre elles[4]
; les constats visuels de plusieurs visiteurs ; les certificats médicaux
parfois établis... tous ces éléments convergent. On ne
peut raisonnablement nier, comme le font les autorités, que la police
outrepasse trop souvent le « recours à la force strictement nécessaire
» autorisé par la loi.
Poursuites judiciaires rarissimes
Selon un employé de compagnie aérienne, ces pratiques ne seraient
ni exceptionnelles, ni récentes : « Cela fait dix ans que je
travaille à Roissy. J'ai honte d'avoir mis si longtemps à ouvrir
les yeux [...]. La présentation de ces personnes par la Paf [police
aux frontières] comme étant des criminels expulsés ne
justifiait de toute manière pas les scènes dont j'ai pu être
témoin. Excusez-moi de vous donner quelques exemples [...]. Pousser,
du haut de l'escabeau de l'avion, un homme les mains attachées dans
le dos [...] ou quatre policiers qui maintiennent un homme face contre terre
alors qu'un autre représentant des forces de l'ordre s'applique à
grands coups de rangers à essayer de lui briser les chevilles. »[5]
Les suites judiciaires sont pourtant rarissimes. Ainsi, au début de
l'année 2001, la cour d'appel de Paris a pour la première fois
reconnu une voie de fait caractérisée dans le traitement réservé
à un étranger lors d'une tentative de rembarquement : «
Considérant que J. E. fait valoir qu'il a fait l'objet de violences
le jeudi 1er février 2001 ; qu'il est produit un certificat médical
établi le 6 février 2001 mentionnant diverses lésions,
marques et traces d'hématomes et notamment des 'croûtes' manifestant
que ces lésions ne sont pas toutes récentes ; considérant
que la procédure ne fait état d'aucun élément
pouvant laisser penser que l'intéressé a été blessé
avant son appréhension ; qu'il résulte du certificat médical
que J. E. s'est plaint de douleurs au 'poignet gauche' et à l''épaule
gauche' suite à des coups », la cour d'appel décide «
qu'il convient dans ces conditions de confirmer » l'ordonnance du tribunal
de grande instance qui avait annulé la procédure de maintien
de J. E.[6]. À notre connaissance, cette décision de justice,
qui ressemble à une mise en cause directe de la police, n'a entraîné
aucune enquête particulière.
Des prestations « de type hôtelier » ?
Ces violences physiques s'inscrivent dans un contexte où toutes les
conditions paraissent réunies pour qu'elles surviennent. En raison
de la topographie des lieux, d'abord, qui s'apparente plus à celle
d'une prison qu'au lieu d'hébergement « assurant des prestations
de type hôtelier » prévu par la loi. À cause du
climat d'insécurité psychologique qui y règne, ensuite
: les étrangers placés en zone d'attente souffrent d'une grande
carence d'informations et de contacts avec l'extérieur, qui s'ajoute
pour certains aux traumatismes vécus avant leur arrivée. On
imagine bien combien est porteuse de risques de dérapages leur confrontation
à des policiers qui ne sont formés ni à la surveillance
de personnes privées de liberté, ni aux relations avec la population
que constituent des étrangers dont bon nombre n'ont jamais mis les
pieds en France ni en Europe avant leur arrivée à Roissy, ni
encore moins avec des demandeurs d'asile. Les étrangers qui se voient
refuser l'accès au territoire français à leur arrivée
à Roissy sont placés, selon les cas, dans une des Zapi (zones
d'attente des personnes en instance, voir encadré) ou, lorsque leur
capacité maximale d'hébergement est atteinte, dans des postes
de police ou des locaux situés dans l'enceinte de l'aérogare.
L'isolement fait partie du quotidien des étrangers maintenus à
Roissy. Il ne s'agit pas d'isolement physique, mais de grandes difficultés
à communiquer avec l'extérieur, et d'accéder à
l'information. Ce n'est qu'à la Zapi 3 que l'Office des migrations
internationales (Omi), qui exerce en zone d'attente une mission à caractère
humanitaire[7], dispose de deux bureaux où les étrangers peuvent
se rendre directement dans la journée. En Zapi 2, ils doivent attendre
le passage des agents de l'Omi, de même que, de façon encore
plus aléatoire, dans les zones d'attente « hors Zapi »
installées dans des locaux de l'aérogare.
Les visites privées sont autorisées : l'étranger, dit
la loi, « peut communiquer avec toute personne de son choix ».
Mais les conditions d'exercice de ce droit peuvent ressembler à un
vrai parcours du combattant à Roissy, où les Zapi sont fort
éloignées de l'aérogare et difficiles d'accès.
Il n'est pas rare que des familles repartent de Roissy sans même avoir
pu identifier le lieu de maintien de leur proche. Les visites des associations,
très réglementées (voir encadré) doivent avoir
lieu entre 8 et 20 heures. Elles peuvent difficilement être autre chose
que des moments d'observation, et ne répondent en tout cas pas aux
besoins de conseil, voire de prise en charge juridique qui sont criants en
zone d'attente. Par ailleurs, le rôle, la fréquence et la nature
des interventions des associations habilitées ne font l'objet, auprès
des étrangers maintenus, d'aucun signalement particulier de la part
des autorités.
À la procédure de maintien en zone d'attente, très complexe,
s'ajoutent souvent les problèmes de langue. Une bonne information serait
indispensable, y compris pour calmer la pression nerveuse qui règne
dans ces lieux. Dans la majorité des cas, les maintenus sont dans l'ignorance
la plus totale du statut dont ils relèvent, des droits dont ils disposent
et du sort qui les attend. Un règlement intérieur est bien affiché,
en plusieurs langues, dans les Zapi, mais - outre le fait qu'il date d'avant
l'ouverture de ces bâtiments et se réfère à un
descriptif d'autres locaux que ceux où se trouvent les lecteurs - il
est loin de remplir cette nécessaire fonction d'information. Être
conduit au tribunal sans connaître la finalité de l'audience[8],
être transféré sous escorte sans savoir où, redouter
en permanence d'être embarqué de force dans un avion, sont autant
de facteurs d'inquiétude et d'insécurité peu propices
à faciliter les relations avec les représentants de l'autorité.
D'après le personnel médical affecté en zone d'attente,
de nombreux étrangers qui demandent à consulter sont avant tout
angoissés et ont autant besoin d'une assistance psychologique que de
soins[9].
Hors Zapi, des conditions infra-humaines
On n'a évoqué jusqu'à présent que les conditions
de maintien dans les Zapi. Des étrangers peuvent aussi être placés
sous le régime de la zone d'attente dans d'autres lieux, le plus souvent
dans des postes de police ou des locaux à statut divers de l'aérogare
Charles-de-Gaulle. En temps normal, ces placements sont de courte durée
: les étrangers, débarqués le jour même et ayant
fait l'objet d'une procédure de non-admission, y attendent d'être
conduits dans une Zapi. Ou au contraire, parvenus en fin de parcours administratif,
ils y transitent avant d'être rembarqués. Mais il arrive que
leur séjour « hors Zapi » dure beaucoup plus : c'est le
cas lorsque les Zapi sont pleines, comme pendant l'automne 2001.
Pendant plusieurs mois, au cours desquels le nombre de personnes à
qui était appliquée une procédure de non-admission a
pu atteindre cinq cents, plus de deux cent cinquante étrangers - parmi
lesquels des mineurs - ont été répartis dans des locaux
d'ADP (Aéroports de Paris) réquisitionnés à la
hâte, notamment dans dans une salle d'embarquement du terminal 2B soustraite
à l'usage des passagers pour l'occasion. Bien que le responsable de
la Paf ait déclaré à l'époque que « la majorité
des conditions hôtelières sont assurées. Nous avons quelques
problèmes de lits, mais les personnes sont nourries et peuvent aller
aux toilettes »[10], de nombreux témoignages font état
des conditions infra-humaines auxquelles étaient soumis les maintenus.
Un visiteur[11] rapporte ainsi avoir compté, dans un de ces locaux,
« plus d'une soixantaine de personnes dans une pièce d'environ
35 m2 : depuis l'entrée on ne voit qu'une masse de gens debout, à
touche-touche, dans une promiscuité hallucinante, il fait une chaleur
étouffante, l'odeur est difficilement supportable ; les gens ne peuvent
se rendre librement aux toilettes, ils manquent d'eau. Il leur est impossible
de s'asseoir, encore moins de s'allonger pour dormir. » Selon des employés
d'Air France travaillant au terminal 2B, « ils étaient soixante-dix,
hommes, femmes et enfants mélangés. Ils dorment là des
jours durant, ne peuvent se laver. Comme il n'y a pas de sanitaires, les hommes
urinent dans des bouteilles [ces bouteilles en plastique, parfois plusieurs
dizaines alignées, n'étaient évacuées que très
irrégulièrement par le personnel de ménage, N.D.A.].
Les odeurs sont terribles car il n'y a pas d'aération »[12].
Si la cour d'appel de Paris a mis en liberté une jeune Ivoirienne maintenue
plusieurs jours dans ces conditions - estimant qu'elle avait subi un traitement
« portant atteinte à la dignité des personnes »
et que le ministère de l'Intérieur « ne [pouvait] pas
sérieusement invoquer la force majeure pour justifier la perpétuation
d'une situation devenue désormais quasi-permanente »[13] - la
justice a parfois fait preuve d'une autre conception de la « dignité
humaine » et des contraintes de la police. Témoin, cette ordonnance
rendue par le tribunal de Bobigny : « Attendu qu'eu égard à
l'afflux des étrangers, certains étrangers qui ne sont pas demandeurs
d'asile mais non-admis sont maintenus dans cette aérogare dont les
conditions ne sont sans doute pas aussi bonnes que celles de la zone d'attente
mais en tout état de cause conciliables avec la dignité humaine,
avec des possibilités de dormir, de manger et de faire sa toilette
»[14].
En zone dite internationale, la « non-zone » d'attente
Le voyageur en partance, ou de retour par Roissy, a parfois l'occasion de
croiser en zone sous douane (là où l'on ne peut accéder
que muni d'une carte d'embarquement) des personnes dont l'allure générale
tranche avec le reste de la population. Généralement mal habillées
- et insuffisamment vêtues en hiver - l'expression souvent fatiguée,
elles sont parfois assises par terre, et ont l'air d'attendre autre chose
que l'annonce d'un vol. Ce sont des étrangers qui, ayant débarqué
d'un avion sans documents valables d'identité ou de voyage, n'ont pu
franchir les contrôles douaniers. Selon la police, ces étrangers
cherchent à faire disparaître, en se noyant dans la masse des
passagers en instance, les traces de leur provenance pour éviter d'être
refoulés. Ceux qui ont pu être interrogés, pour la plupart,
disent au contraire avoir tenté à plusieurs reprises, mais sans
succès, de se faire enregistrer par les policiers comme demandeurs
d'asile. Il est extrêmement difficile d'entrer en contact avec eux :
tant qu'ils ne sont pas enregistrés comme non-admis ou comme demandeurs
d'asile, ils « n'existent pas » et ne sont donc pas, au sens légal
du terme, placés en zone d'attente. Pour le ministère de l'Intérieur,
ces personnes se trouvent en zone « internationale », à
l'instar des autres voyageurs, et ne relèvent pas du droit de visite
des associations. Il est pourtant patent qu'elles auraient grand besoin d'assistance,
ne serait-ce que sur le plan matériel. Fin 2001, un agent de sécurité
en poste près du point de contrôle des passeports racontait ainsi
: « [J'ai vu] un couple de Libanais avec trois enfants. Tous les jours,
ils se signalaient au poste de police, mais les agents les renvoyaient s'asseoir.
Ils sont restés là quatre semaines. Ils ne pouvaient pas se
laver, et n'avaient aucune distribution de nourriture. Un jour, je suis allé
chercher des sandwiches pour eux, mais j'ai dû me cacher car la police
nous interdit de leur parler. J'ai appelé une femme de ménage
qui a tout caché dans un sac poubelle et l'a discrètement posé
à côté d'eux. La police les laisse s'épuiser en
attendant qu'ils s'en aillent d'eux mêmes. »[15]
Le discours des autorités sur les étrangers fraudeurs de la
zone internationale est une illustration du soupçon omniprésent
qui pèse sur les étrangers qui se présentent à
la frontière. Un discours relayé quasi-officiellement dans le
rapport, publié au début de l'année 2002 dans L'Express,
d'un haut fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères.
Selon lui, la généralisation de la fraude documentaire et de
l'abus des procédures d'asile, mise à profit par les «
filières d'immigration clandestine », rend inopérant le
dispositif légal de filtrage à la frontière[16]. L'axiome
« étranger = filière = migrant clandestin » fait
partie intégrante du raisonnement des responsables de la Paf de Roissy,
ce qui les amène à contester quasi-systématiquement la
sincérité des témoignages qui peuvent être recueillis
auprès des personnes maintenues en zone d'attente (notamment s'ils
mettent en cause des fonctionnaires de police). On ne s'étonnera dès
lors pas de constater qu'il règne au quotidien à la zone d'attente
de Roissy un climat de tension propice aux dérapages en tous genres,
qui vont de la simple moquerie aux violences évoquées plus haut,
en passant par les brimades et les humiliations.
Appel à la création d'une commission d'enquête
Lors de l'inauguration de la Zapi 3, au début de l'année 2001,
le ministre de l'Intérieur a souligné la volonté du gouvernement
de voir les situations individuelles des étrangers examinées
avec toutes les garanties qu'offre la loi et le respect qu'un État
démocratique doit à la personne humaine. Moins d'un an après,
c'est par centaines que l'on dénombrait des femmes, des hommes et des
enfants soumis, à l'aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, à
un traitement dont on a vu qu'il se situe bien en deçà de ces
garanties. La situation, ont expliqué les responsables de la Police
aux frontières, était due au laxisme de certaines compagnies
aériennes qui, profitant de la faillite d'Air Afrique, ont affrété
sans respecter les règles du transport international des avions sur
les lignes laissées vacantes. Les passagers y embarquaient pour Paris
sans avoir subi les contrôles d'usage au départ. Et la zone d'attente
a été rapidement saturée par l'afflux de ces «
non-admis » dont beaucoup demandaient - indûment, pour le ministère
de l'Intérieur - l'asile. On y a remédié, nous rassure-t-on
à la Paf, puisque deux de ces compagnies ont été interdites
d'atterrissage à Roissy au début 2002.
Certes. Mais en tarissant la source, a-t-on pour autant éliminé
les causes de l'exil de ceux qui, demain, seront contraints à utiliser
d'autres « filières » plus coûteuses sans doute,
plus dangereuses sûrement, pour chercher protection en Europe ? L'utilisation,
par certains étrangers qui arrivent en France, de documents falsifiés
n'est-elle pas la preuve, plutôt que de leur mauvaise foi, de la nécessité
absolue qu'ils ont de fuir ? La présence parmi eux de fraudeurs justifie-t-elle
la suspicion qui les vise tous ? Et, quelles que soient les réponses
à ces questions, est-il possible de maintenir en l'état un dispositif
de contrôle des frontières qui génère, indépendamment
des personnes chargées de l'appliquer, la violation quotidienne de
droits élémentaires ?
Depuis plus de dix ans, les associations qui interviennent en zone d'attente
réclament en vain de pouvoir s'y rendre sans limitation et sans autorisation
préalable. Cet accès permanent est indispensable. Mais ce qui
se passe à la zone d'attente de Roissy impose que d'autres mesures
soient prises. En 2001, l'Anafé en a suggéré trois au
Premier ministre et aux parlementaires[17] : l'organisation sans délai
d'inspections sur les agissements des administrations qui jouent un rôle
en zone d'attente ; la création d'une commission d'enquête parlementaire
sur le déroulement des procédures relatives au maintien des
étrangers à la frontière ; enfin, rejoignant la position
de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) dans
un avis de juillet 2001[18], l'association réclame l'ouverture d'une
consultation préalable à une refonte globale de la législation
sur les conditions d'entrée des étrangers sur le territoire
et sur l'asile à la frontière. Il va de soi que cette consultation
doit impliquer l'ensemble des partenaires, actuels et futurs, de la France
dans l'Union européenne.
Zapi 2 et 3, du « camp » à la « prison »
La Zapi 3 est un nouveau bâtiment, en service depuis janvier 2001, qui
a remplacé les deux étages que le ministère de l'Intérieur
louait à l'hôtel Ibis de Roissy (ex-Zapi 1). Elle peut accueillir
jusqu'à cent quatre-vingts personnes, en chambres à deux lits,
quelques chambres à capacité plus grande étant prévues
pour les familles. Si son aspect est relativement propre et fonctionnel, la
Zapi 3 ressemble, selon certains observateurs, à une « nouvelle
prison » (voir Le Monde du 10 janvier 2001) : ses fenêtres sont
condamnées, un sas hermétique sépare la partie administrative,
au rez-de-chaussée, de l'étage, dénommé «
espace de liberté », où peuvent librement évoluer
les étrangers « maintenus » (et non « détenus
» : ils ne font pas l'objet d'une condamnation à une peine privative
de liberté). Rangées de grillage de quatre mètres de
hauteur autour du bâtiment, caméras de surveillance, fouille
à l'arrivée, hauts-parleurs hurlant à toute heure, visites
contingentées, rondes de policiers, oisiveté forcée ;
mises à part les possibilités d'accès au monde extérieur
grâce aux cabines téléphoniques, l'ambiance de la Zapi
3 est bien celle d'une prison, à ceci près que les pensionnaires
ne savent ni pour combien de temps ils s'y trouvent, ni quelle sera leur destination
en sortant.
Un représentant de la Ligue algérienne pour les droits de l'homme,
qui a passé - par erreur - une nuit en zone d'attente avant d'être
finalement admis à entrer en France décrit ainsi son arrivée
à la Zapi 3 : « Après la fouille, des chambres nous ont
été attribuées. Évidemment, ça ressemble
beaucoup plus à une cellule de prison. Le linge qui s'y trouve est
sale. Des appels incessants aux hauts-parleurs placés dans les couloirs
empêchent même de songer à dormir. C'est une véritable
torture. Ça rappelle la torture chinoise. » (Témoignage
cité dans « Pour un accès permanent... », Anafé,
décembre 2001).
La Zapi 2, dont l'ouverture date de juillet 2000, abrite cent vingt lits.
Elle est composée d'un bâtiment en dur et de plusieurs baraquements
de type « Algeco ». En général y sont rassemblés
les étrangers ayant demandé leur admission en France au titre
de l'asile, qui attendent le résultat de cette demande, lorsque la
Zapi 3 accueille plutôt les « non-admis ». La Zapi 2, organisée
en très petites chambres de deux lits superposés, ne comprend
aucun local collectif (à l'exception de couloirs très étroits).
La partie « Algeco », un vaste dortoir et quelques sanitaires,
ne permet aucune intimité. Dehors, entre les bâtiments et les
grilles qui l'entourent, l'espace est également très réduit.
Si la Zapi 3 évoque une prison, la Zapi 2 se rapproche plus du camp.
Les étrangers s'y plaignent du froid (les cabines téléphoniques
sont situées à l'extérieur du bâtiment), de l'absence
d'espace pour évoluer, et de l'isolement : les locaux administratifs
(où se trouve la police) sont totalement indépendants des bâtiments
où ils sont hébergés.
L'accès des associations humanitaires à la zone d'attente
Chaque association n'a le droit de se rendre dans la même zone d'attente
que huit fois par an, par le biais de dix visiteurs agréés par
le ministère de l'Intérieur. Outre les visites qu'elle peut
effectuer dans ce cadre, l'Anafé assiste les étrangers placés
en zone d'attente au moyen d'une permanence téléphonique quotidienne,
qui recueille leurs témoignages, dispense des conseils juridiques,
et intervient auprès des autorités si besoin. Depuis sa création,
en 1989, l'association milite pour un accès permanent et sans conditions
aux zones d'attente, et dénonce les violations répétées
des droits des étrangers, du droit d'asile et plus généralement
des Droits de l'homme. Au cours des deux dernières années, elle
a mené plusieurs campagnes publiques pour faire connaître cette
réalité. Elle a ainsi été à l'initiative
d'un colloque organisé au mois d'octobre 2001 sur le thème :
« Frontières et zones d'attente, une liberté de circulation
sous contrôle ». Bien qu'il existe plus de cent vingt zones d'attente
en France, 94 % des étrangers faisant l'objet d'un placement sont maintenus
à Roissy Charles-de-Gaulle. C'est donc essentiellement dans cet aéroport
qu'intervient l'Anafé, et qu'ont été recueillis les témoignages
d'étrangers maintenus ou de visiteurs cités dans cet article.
L'Anafé est l'une des associations humanitaires ayant accès
en zone d'attente en application de l'article 35 quater de l'ordonnance du
2 novembre 1945 et du décret du 2 mai 1995. Cet article précise
que la zone d'attente « s'étend des points d'embarquement et
de débarquement à ceux où sont effectués les contrôles
des personnes », ainsi qu'aux « lieux d'hébergement assurant
aux étrangers concernés des prestations de type hôtelier
». Il prévoit aussi qu'« un décret du Conseil d'État
détermine les conditions d'accès du délégué
du haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés ou de
ses représentants ainsi que des associations humanitaires à
la zone d'attente ». Ce décret, en date du 2 mai 1995, ne restreint
pas géographiquement l'accès des associations à certaines
parties de la zone d'attente. Les associations doivent donc pouvoir, en théorie,
se rendre sur l'ensemble de la zone. En pratique, il n'en va pas ainsi.
Notes
[1] L'Anafé (Association nationale d'assistance aux frontières
pour les étrangers) est un regroupement d'associations de défense
des droits des étrangers (Amnesty international, Cimade, France terre
d'asile, Groupe d'information et de soutien des immigrés, Ligue des
droits de l'homme, Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre
les peuples, etc.) et d'organisations syndicales (Syndicat des avocats de
France, Syndicat de la magistrature et divers syndicats des personnels d'Aéroports
de Paris et d'Air France).
[2] Cité dans Le Monde, 29 mars 2001.
[3] Sur la définition de la zone d'attente, et le statut des étrangers
qui y sont maintenus, voir dans ce même numéro l'article de François
Julien-Laferrière, « Le traitement des demandeurs d'asile en
zone d'attente, entre théorie et réalité ».
[4] Les étrangers ne peuvent être maintenus en zone d'attente
pendant plus de vingt jours (article 35 quater de l'ordonnance du 2 novembre
1945 modifiée).
[5] Cité dans Pour un accès permanent des associations et des
avocats dans les zones d'attente, Anafé, décembre 2001.
[6] Cour d'appel de Paris, 7 février 2001.
[7] Les agents de l'Omi fournissent une carte téléphonique et
une trousse de toilette, peuvent faire des achats pour les maintenus, et leur
faciliter les contacts avec des organismes extérieurs (ONG, Haut Commissariat
pour les réfugiés). Ils ne sont en revanche pas censés
enregistrer les demandes d'asile qui leur sont parfois présentées.
[8] Contrairement à ce que croient beaucoup d'étrangers, cette
audience dite du « 35 quater » n'est pas destinée à
les juger, ni à apprécier leur demande d'asile, mais à
autoriser - ou non - l'administration à prolonger leur maintien en
zone d'attente.
[9] Voir Zones d'attente, en marge de l'État de droit, Anafé,
mai 2001. Si un médecin (à mi-temps) et une infirmière
(à plein temps) sont présents à la Zapi 3, les étrangers
pouvant se rendre librement dans leur cabinet aux heures d'ouverture, ceux
qui se sont maintenus à la Zapi 2 doivent attendre le bon vouloir et
la disponibilité des policiers pour être conduits auprès
de ces praticiens. Il n'est pas rare que cette attente dure un ou deux jours,
voire n'aboutisse pas. Cette présence médicale, tout le monde
en convient, est indispensable. Mais elle n'est assurée ni la nuit,
ni les week-ends et les jours fériés, ni pendant les congés
des soignants.
[10] AFP, 3 décembre 2001.
[11] « Pour un accès permanent... », Anafé, décembre
2001.
[12] Le Monde, 11 décembre 2001.
[13] Cour d'appel de Paris, 29 décembre 2001.
[14] Tribunal de grande instance de Bobigny, 5 décembre 2001.
[15] Le Monde, 11 décembre 2001.
[16] Jean-Pierre Lafon, Dérives du droit d'asile : état des
lieux, L'Express, 10 janvier 2002.
[17] Dans deux lettres ouvertes au Premier ministre et aux parlementaires,
reproduites dans « Zones d'attente, en marge de l'État de droit
», Anafé, mai 2001.
[18] Avis sur l'asile en France, CNCDH, Paris, 6 juillet 2001.